La dépression, ressentir par l’art

 

Il y a quelques semaines, je suis tombé sur ce site , répertoriant 100 œuvres d’arts évoquant les symptômes et le ressenti de la dépression. Je vais reprendre ici certaines œuvres qui m’ont marqué. Je vais également y ajouter quelques commentaires issus de mon expérience en tant que psychiatre. Mais surtout je vais utiliser une source très intéressante : ce guide de pratique de TCC pour psychiatre et psychologue (vous trouverez ici le guide patient)

Premier aspect de la dépression : la diminution des activités 

Japeto9
NightJinx

« À la suite de causes biologiques (activité du métabolisme des neurotransmetteurs), éducationnelles (système de valeurs inadéquat) ou situationnelles (facteurs de stress ou autres), un individu devient déprimé, ce qui l’amène à percevoir la vie de façon pessimiste et à n’y plus trouver de plaisir. Cet état s’accompagne inévitablement d’une perte de goût pour les activités quotidiennes en même temps que d’une impression subjective de ne plus être capable de mener ses tâches à bien. Il en résulte donc presque toujours une inactivité plus ou moins marquée qui diminue les satisfactions et les plaisirs que cet individu tire habituellement de la vie. C’est ce qu’on appelle une diminution des renforcements positifs. Cette diminution viendra à son tour accentuer la dépression contribuant ainsi à créer le cercle vicieux. »

Deuxième aspect de la dépression : la sensation d’isolement et l’isolement

AudreyBenjaminsen
Zvlyka

« Si dans un premier temps, l’entourage du déprimé tente de l’aider, par la suite, le pessimiste et l’apathie de ce dernier font rapidement fuir les gens. Le déprimé ne les retiendra pas, là encore par manque d’intérêt et par apathie. L’entourage peut aussi se fâcher et tenter de contrôler le comportement du patient qui pourra se rebeller en faisant des crises de colère. Il en résultera pour lui un vide sur le plan social. Ce vide provoquera à son tour une diminution de certains renforcements positifs, soit l’aide apportée par l’entourage et le plaisir pris aux contacts sociaux. Cette diminution contribuera à accentuer la dépression »

Troisième aspect de la dépression : une vision du monde assombrie

Lencka-Simeckova
Passionislife

 

« L’ensemble des biais d’interprétation (Beck les nomme les erreurs logiques) produit chez le déprimé un discours intérieur qui est presque systématiquement pessimiste, irréaliste (non justifié par les faits) et automatique (il est plus ou moins conscient). Ce discours intérieur présente trois caractéristiques formant ce qu’on appelle «la triade cognitive de Beck». .

1. Le déprimé a une vision négative de lui-même. Il se voit comme étant globalement déficient, indigne, inadéquat et ne possédant pas les qualités requises pour atteindre ses buts ou être heureux (worthlessness). Exemples : Je ne vaux pas grand chose, je me déteste, je suis faible, sans valeur, je suis un perdant, un raté, qu’y a-t-il de si mauvais en moi?

2. Le déprimé a une vision négative de l’entourage. Il voit l’entourage comme ne l’aimant pas, ne le comprenant pas, lui en demandant trop et ne lui donnant pas ce qui lui revient. En résumé, l’entourage est impuissant ou hostile (helplessness). Exemples : Personne ne me comprend, personne ne peut vraiment m’aider, comment pouvez-vous vous mettre à ma place, vous n’avez jamais été déprimé?

3. Le déprimé a une vision négative du futur. Il a l’impression que le futur ne lui réserve que des déceptions, des échecs et des rejets et qu’il ne s’en sortira pas (hopelessness). Exemples : Je n’ai plus d’espoir, plus d’avenir, ça ne vaut pas la peine, je ne puis supporter cela plus longtemps. La triade cognitive peut donc se résumer en trois phrases:

Ø Je ne vaux pas cher ou je ne vaux rien. (au moins dans un de mes rôles).

Ø L’entourage m’est hostile ou impuissant à m’aider.

Ø Je ne m’en sortirai pas »

Quatrième aspect de la dépression : le cercle vicieux du maintien des symptômes

Robert Carter
S. Yoshiko
Marcin Jakubowski
Haenuli Shin
John Holcroft

 

« Le contenu des pensées (ce que le patient pense) est dépressogène mais leur forme (comment il pense) l’est aussi. On sait maintenant que les ruminations, c’est-à-dire les pensées récurrentes, persistantes, non productives au sujet des symptômes de dépression, leurs causes possibles et leurs conséquences amplifient les affects et les pensées négatives, augmentent l’accessibilité aux souvenirs négatifs et altèrent la capacité à résoudre des problèmes. Ainsi, par exemple, si le patient est triste et qu’il se met à ruminer sur les conséquences de son arrêt de travail, il deviendra très déprimé après un certain temps. Il y a des thèmes fréquents : s’attarder à des pertes passées, analyser ses échecs, se comparer aux autres et se juger sévèrement. La tendance à ruminer prédit la probabilité de présenter des symptômes dépressifs et leur persistance. Elle est associée à un plus haut risque de récurrence. Dans la dépression résiduelle, les patients peuvent ruminer 50-75 % du temps, pendant 6-10 h à chaque fois. Les ruminations sont plus fréquentes chez les femmes. Il y a aussi un chevauchement entre les inquiétudes (associées à l’anxiété) et les ruminations (associées à la dépression). »

 

Comment ressentir la dépression si on ne l’a jamais eu?

Siiri Visa
Vincent Van Gogh

En plus de ces images, il existe un modèle métaphorique très simple et accessible à tout le monde. Le Syndrome Grippal. Grippe et dépression partagent en effet des symptômes communs : perte des envies, rester au lit toute la journée, perte du plaisir à faire les choses, perte de l’appétit, perturbation du sommeil, fatigue chronique. Etre déprimé c’est avoir une grippe…sauf qu’elle évolue si elle n’est pas prise en charge.

La dépression, maladie mortelle

Zarina Situmorang
Yakuya

Sous-estimer la gravité d’une dépression, c’est sous-estimer sa complication principale : le risque suicidaire. 70 % des personnes qui décèdent par suicide souffraient d’une dépression, le plus souvent non diagnostiquée ou non traitée. Il y a donc un enjeu majeur autour de sa prise en charge.

 

Bilan : quels symptômes font le diagnostic de la dépression?

Steven Herbers

Plusieurs sources proposent des critères diagnostics. Je vais proposer ici les critères du manuel statistique et diagnostic 5ème du nom (ou DSM-V)

  1. Au moins 5 des symptômes suivants ont été présents durant la même période de deux semaines et représentent un changement par rapport au fonctionnement précédent : au moins un de ces symptômes est soit (1) une humeur dépressive, soit (2) une perte d’intérêt ou de plaisir.
    Remarque : Ne pas inclure les symptômes qui sont clairement attribuables à une autre condition médicale.

    1. Humeur dépressive présente la plus grande partie de la journée, presque tous les jours, comme signalée par la personne (p. ex., se sent triste, vide, désespérée) ou observée par les autres (p. ex., pleure). (Remarque : Chez les enfants et les adolescents, peut être une humeur irritable.)
    2. Diminution marquée de l’intérêt ou du plaisir pour toutes, ou presque toutes, les activités, la plus grande partie de la journée, presque tous les jours (signalée par la personne ou observée par les autres).
    3. Perte de poids significative en l’absence de régime ou gain de poids (p. ex., changement de poids excédant 5 % en un mois), ou diminution ou augmentation de l’appétit presque tous les jours. (Remarque : Chez les enfants, prendre en compte l’absence de l’augmentation de poids attendue.)
    4. Insomnie ou hypersomnie presque tous les jours.
    5. Agitation ou ralentissement psychomoteur presque tous les jours (observable par les autres, non limités à un sentiment subjectif de fébrilité ou de ralentissement intérieur).
    6. Fatigue ou perte d’énergie presque tous les jours.
    7. Sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée (qui peut être délirante) presque tous les jours (pas seulement se faire grief ou se sentir coupable d’être malade).
    8. Diminution de l’aptitude à penser ou à se concentrer ou indécision presque tous les jours (signalée par la personne ou observée par les autres).
    9. Pensées de mort récurrentes (pas seulement une peur de mourir), idées suicidaires récurrentes sans plan précis ou tentative de suicide ou plan précis pour se suicider.
  2. Les symptômes entraînent une souffrance cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants.
  3. L’épisode n’est pas imputable aux effets physiologiques d’une substance ou d’une autre affection médicale.

Remarque : Les critères A à C représentent un épisode de dépression majeure.

  • L’apparition de l’épisode dépressif majeur n’est pas mieux expliquée par un trouble schizoaffectif, une schizophrénie, un trouble schizophréniforme, un trouble délirant, ou un autre trouble du spectre schizophrénique et un autre trouble psychotique.
  • Il n’y a jamais eu d’épisode maniaque ou d’épisode hypomaniaque.

Remarque : Cette exclusion ne s’applique pas si tous les épisodes similaires à la manie ou l’hypomanie sont induits par une substance ou sont imputables aux effets physiologiques d’une autre condition médicale.

  • Le diagnostic est généralement accompagné des spécificateurs de sévérité et d’évolution suivants : épisode unique ou récurrent ; léger, modéré ou sévère, avec caractéristiques psychotiques ; en rémission partielle ou en rémission complète.

Espoir?

Ahness
Ali khatoun
Dany is my muse
Klar Em

La dépression est une maladie, et à ce titre, des prises en charges ont été trouvées pour permettre d’en sortir. En voici quelques unes :

-la psychothérapie : par exemple, la thérapie cognitive et comportementale a fait aujourd’hui ses preuves. Elle permet de réinstaurer progressivement du mouvement (réactivation comportementale), d’assouplir ses filtres négatifs (restructuration cognitive), et de rompre l’isolement. De même, la thérapie interpersonnelle, encore peu pratiquée en France, a montré une efficacité dans la prise en charge de l’épisode dépressif majeur

-les traitements : en médecine, il existe deux types de traitements : symptomatiques et curatifs. Les traitements existants pour la dépression sont symptomatiques, mais ils permettent de reprendre goût à la vie, le temps que la vie revienne. C’est parce qu’ils sont symptomatiques qu’ils ne doivent pas être arrêtés trop vite : sinon c’est la rechute. Les traitements sont basés sur l’hypothèse d’une carence en sérotonine dans le cerveau (antidépresseurs), ou sur une instabilité du fonctionnement cérébral (thymorégulateurs comme le lithium, les antipsychotiques ou les antiépileptiques), dans le cadre d’une forme particulière : les troubles bipolaires

-le soutien social : cela paraît évident, mais un bon soutien social est une vraie façon d’empêcher l’aggravation d’une dépression

-l’arrêt de l’alcool : l’alcool est dépressogène. Il « créé de la dépression », lorsque pris sur le long terme et en quantité importante (par exemple plus de 3 verres par jour chez l’homme, et 2 verres par jour chez la femme). Un sevrage peut parfois suffire à se substituer à un traitement antidépresseur.

 

Pour conclure

Si vous avez lu cet article parce que vous ressentez ces symptômes et ce mal-être, consulter un médecin, un psychiatre ou un psychologue ne paraît pas une mauvaise idée. Si vous avez lu cet article par intérêt, félicitations pour votre curiosité, et j’espère que cet article vous permettra de voir différemment ce qu’on appelle « dépression »

Pour aller plus loin

Le pharmachien : être déprimé vs faire une dépression

Section grand public

Trouver un médecin (France)

Le Psylab : le suicide